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31 août 2020

un léger goût salé



Un après midi après l'entraînement, je m'étais affalé, courbé en deux, sur un des bancs des vestiaires, fesses nues sur le bois brut, après avoir jeté dans un coin mes vêtements mouillés.
Trop fatigué pour percevoir les carreaux entre mes pieds. J'entendais seulement le ruissellement de l'eau sur David, d'abord de très loin, puis de plus en plus près comme s'il se rapprochait de moi en même temps que la douche.
Je levai la tête et l'appuyais sur mes mains. David m'apparut dans un brouillard d'eau et de vapeur.
 Les boucles noires qui tombaient
sur son front et le long de ses oreilles et à travers lesquelles l'eau coulait en serpentant. Ses sourcils, son front large et son menton lourd, ses lèvres épaisses et nerveuses. Son nez fier, flanqué d'yeux qui regardaient toujours avec ironie, sauf maintenant, dans ce moment imaginaire entre le rêve et la réalité. Ses épaules et l'ombre de ses muscles sur sa poitrine et dans ses bras. Son ventre qui n'était pas plat mais un peu bombé – il allait prendre de l'embonpoint quand il s'arrêterait de faire du sport et il en rirait, ça ne lui ferait ni chaud ni froid. Des jambes solides avec des muscles qui lui faisaient devant comme un bouclier, et entre le ventre et les jambes, encore couvert de savon, entouré de poils noirs qui montaient, sur une ligne, presque jusqu'à sa poitrine, son sexe e brun terminé par un bout rose.
Il s'étira et me regarda. Clin d'œil. " Allons, secoue-toi, viens!"

Je redressai péniblement mon corps raide comme un manche à balai, dont je sentais chacun des muscles longs et durs. Ne l'avais-je donc jamais aussi bien vu?
Il me fit de la place. Nous nous frôlâmes presque. De si près je pouvais voir le duvet noir sur sa peau.
Bien sûr que je ne l'avais jamais bien vu. Il était toujours assis derrière moi. Pendant toutes les heures que nous passions ensemble, je ne pouvais
que le sentir…..
H.M.van den Brink

08 août 2014

Lectures estivales

Il y a bien longtemps que je n'ai pas recensé ici mes lectures ou bien même mes concerts.  Ce n'est pas pour y avoir renoncé -je lis toujours autant et,  même si je suis plus sélectif sur les spectacles que je souhaite voir ou entendre, je  fréquente toujours les salles de concert. Par contre, effectivement, j'ai négligé d'en continuer le recensement ici.
Mais, voici néanmoins quelques bouquins lus ces dernières semaines.
Le chant d'Achille  M. Miller
J'ai toujours aimé la mythologie grecque, c'est donc avec un grand plaisir que je me suis plongée dans cette Illiade revisitée!
Tout y est, la passion, les Dieux, l'honneur, la vengeance, la guerre, les mythes...le tout dans un style actuel agréable.
Le seul hic pour moi est finalement que j'ai du mal à savoir si j'ai aimé le livre pour son style ou pour l'histoire, que j'aimais déjà de toute façon!
L'auteure a quand même réussi à se l'approprier mais cela reste difficile pour moi de juger une oeuvre dont les fondements sont connus de tous depuis des millénaires.
Mais cela n'empêche pas que j'ai passé un excellent moment de lecture, très dépaysant!
Silo HUGH HOWEY
Dans un futur postapocalyptique indéterminé, une communauté d’hommes et de femmes a organisé sa survie dans un silo souterrain géant. Du monde extérieur, devenu hostile, personne ne sait rien, sinon que l’atmosphère y est désormais irrespirable. Les images de mauvaise qualité relayées par d’antiques caméras, montrant un paysage de ruines et de dévastation balayé de vents violents et de noirs nuages, ne semblent laisser aucune place à l’illusion. Pourtant, certains continuent d’espérer. Ces individus, dont l’optimisme pourrait s’avérer contagieux, représentent un danger potentiel. Leur punition est simple. Ils se voient accorder cela même à quoi ils aspirent : sortir.
Dans une nouvelle qu’il met en ligne en 2011, Hugh Howey décrit une société où l’on ne percevrait plus le monde extérieur que par le biais d’un écran. Peu après, devant le nombre de messages de lecteurs lui réclamant une suite, il imagine quatre nouveaux épisodes – donnant naissance à Silo, devenu depuis un best-seller international.
Conjuguant un art consommé du récit et un infaillible sens du suspense, Hugh Howey a peut-être offert à la science-fiction son dernier classique en date.
Les lois de la frontière   Javier Cercas
Eté 1978, à Gérone en Espagne, un adolescent de la classe moyenne, pour échapper à la malveillance d'un de ses camarades de classe, rejoint une bande de voyous menée par le charismatique Zarco et son amie Tere. A leur côté, il participe à une série de cambriolages, de vols de voitures et d'attaques de banques durant tout l'été.
Trente ans plus tard, devenu un avocat pénaliste reconnu, il raconte son histoire à un écrivain, essayant de décrypter les motifs de son engagement dans la bande de Zarco et les raisons pour lesquelles il s'est occupé de sa défense, celui-ci étant devenu entre-temps un bandit multi-récidiviste condamné à la prison à vie et un héros national.
La force de ce roman ne réside pas uniquement dans le portrait réaliste de la société espagnole dans les années suivant la mort de Franco mais aussi et surtout dans la mise en perspective d'une vie d'homme avec ses parts d'ombre et ses ambiguïtés et la difficulté de relire son passé à partir de l'instant présent.
L'affaire collini Ferdinand von Schirach
Pour obtenir ses premiers mandats, un jeune avocat s'inscrit au bureau des commis d'office. Son premier client se révèle être l'assassin présumé d'un de ses proches.
Une enquête très bien menée, impossible de poser ce roman avant de connaître le fin mot de l'histoire. Un roman dont on apprend qu'il a déclenché pas mal de remous en Allemagne. A bon escient.
L'emprise de Marc Dugain
La politique (française) est un marigot où nagent toutes sortes de bestioles dont l'objectif suprême semble être de s'arroger le plus de pouvoir possible. Avec L'Emprise, Marc Dugain se surpasse dans une description brillante et d'une ironie cinglante de ce marécage nauséabond et cynique où se côtoient candidats à l'élection présidentielle, patrons de grands groupes industriels, grands manitous du renseignement intérieur et quelques autres animaux plus ou moins influents. L'auteur construit une fresque d'une belle complexité qui ne perd jamais son lecteur dans le même esprit qu'un Zola ou qu'un Balzac dans sa Comédie humaine. Tout est faux (quoique) mais tout sonne vrai dans ce thriller magnétique qui plonge dans les entrailles d'une société française malade de corruption et de liaisons dangereuses. Dugain aborde une multitude de sujets (dont la mondialisation et le poids de la finance) sans pour autant perdre de vue ce qui fait l'essence d'un bon roman : la caractérisation précise de ses personnages. Ceux de L'Emprise sont diablement humains dans leurs faiblesses, leurs peurs, leurs lâchetés, leurs espoirs et leurs compromissions. Vif et incisif, le roman mêle avec grand talent image publique et vie privée dans un tableau vivant et exacerbé d'une petite élite dopée à la griserie du pouvoir qui va droit dans le mur à une vitesse stupéfiante. Est-il besoin de souligner que le livre est passionnant et haletant de bout en bout ?
Les feux de Saint elme  Daniel cordier
C'est un livre d'aujourd'hui qui semble d'un autre temps. Il exhale un parfum de feuilles mortes, d'encrier, de pensionnat et d'encens de messe. On y glisse du réfectoire au dortoir et du confessionnal à la douche. Les baisers sont volés et les secrets bien gardés.
Une imposture Juan Manuel de Prada
Adversaire de l'avortement, proche de l'Eglise, ce quadra de la littérature espagnole soigne son image de "réac". Ça ne l'empêche pas d'avoir du talent.
Michael Connelly la blonde en béton
Voilà Hiéronymus sur le banc de l'accusation, il est soupçonné d'avoir buter un innocent alors qu'il est certain lui, d'avoir éliminer un psychopathe (le Dollmasker). Et pour mettre de l'eau au moulin de l'accusation, voilà que le cadavre d'une jeune femme est retrouvée sous une dalle de béton, peinturluré comme les victimes du dollmasker. Ca sent le piège à plein nez, mais Harry à l'odorat développé.
Bosch est un flic aussi passionnant que tourmenté. Connelly alterne scènes de tribunal et enquête avec une maestria qui ravira ces fans. Bosch doit la jouer fine, d'autant que la partie civile s'avère aussi coriace que redoutable.
Polar classique me direz-vous, mais Connelly a un talent imparable, il sait nous accrocher, nous balader avec une force qui me ravie presque à chaque fois. Et décidement ce Hiéronymus Bosch est un personnage complexe et attachant. Connelly a donné au polar (avec d‘autres bien sur), genre longtemps considéré comme mineur, la reconnaissance littéraire qu'il mérite.
La blonde en béton en est un exemple supplémentaire.
Ignacio del Valle   derrière les masques
Un attentat à Manhattan, dans le restaurant d'un mafieux russe connu du FBI « et pas précisément pour l'excellence de ses blinis » fait ressurgir le spectre de Viktor, un criminel de guerre serbe censé avoir été assassiné quelques années plus tôt. Deux policiers et une photographe de guerre qui a perdu (vendu ?) son âme en Bosnie et dans cet « asile balkanique » tentent d'organiser la traque de ce tortionnaire. Au fil de cette quête ils vont certes découvrir le parcours de Viktor mais aussi se découvrir eux-mêmes dans ce jeu de piste pervers où la victime s'identifie au bourreau qui en fin de compte la façonne. On ne sort pas complètement indemne de toute cette violence exposée, de cet univers dans lequel « l'horreur est devenue routine », des répétitions obsédantes.
Derrière les masques peut donc être qualifié de polar métaphysique et psychologique. En effet, l'enquête est un prétexte à l'introspection, à une réflexion sur l'identité, sur le pardon, sur la monstruosité (et la fascination qu'elle suscite). L'ensemble est très psychologique mais malgré des passages très réflexifs le rythme est vif car l'auteur nous tient en haleine avec un suspens donné par l'action et par la construction : comme dans une série télé ou les polars américains les chapitres s'interrompent très souvent à des moments cruciaux et font alterner les points de vue des différents personnages. L'auteur est évidemment très loin d'un Harlan Coben tant son style est travaillé ( un peu ampoulé parfois diront .

14 août 2011

Bouquins






Les oliviers du négus - Laurent Gaudé

Dès que j'ai vu qu'un nouveau livre de Laurent Gaudé était paru, j'ai foncé en librairie, impossible de faire autrement. Bien que ce soit des nouvelles, genre que je n'affectionne que très moyennement, la perspective de découvrir ce qui venait de la plume d'un auteur que je considère comme un meilleur des auteurs contemporains était d'ores et déjà une promesse de plaisir littéraire.

Comme je disais, pas de roman cette fois mais des nouvelles, quatre textes d'une force poétique qui m'ont charmée, disons-le tout de suite.

Avis du Monde

"De Rome à l'époque contemporaine, quatre nouvelles sous le patronage de la mort lente. Quatre personnages confrontés à leur fin, programmée ou différée. Ultimes sentiments, sensations, souvenirs - au tempo de la nature, de la maladie et de la disparition. Les forces de l'esprit et de la terre sont au rendez-vous. Et pour les admirateurs de Laurent Gaudé, il faut noter que l'énergie et la touffeur de son style s'accordent très justement à la brièveté de la forme. La terre est ouverte et retournée, l'atmosphère suspendue, le lecteur s'y laisse prendre. On ne lui en fera pas le reproche. Funèbre forcément, empesé mais à raison, l'ensemble est convaincant."










Le coté d'Odessa- Bruno racine

Tout commence par la réapparition d'un tableau : La Source, copie par Picasso d'un célèbre tableau d'Ingres, a disparu en 1940 à Paris en même temps que d'autres biens appartenant à un collectionneur d'origine juive, Léopold. C'est à Odessa, entre les mains d'un affairiste russe, que la toile réapparaît mystérieusement, identifiée par un historien d'art, mêlé malgré lui à cette intrigue presque policière. Faut-il le restituer à l'héritière, Marina, qui vit à Volterra dans la villa que lui légua son grand-père Léopold, génial mais ambigu collectionneur ? Faut-il au contraire garder le secret au risque de spolier encore une fois Marina ? Le passé se visite comme une maison aux recoins secrets : Marina e orpheline de la mémoire ignore tout des conditions tragiques dans lesquelles sa grand-mère déportée trouva la mort ; en écho à cette révélation, le narrateur enquête sur la judaïsme possible d'une partie de sa famille native d'Odessa, ressuscite les pogroms russes et les conversions forcées, auscultant en lui la part d'étrangeté qu'on lui a longtemps cachée. La Source devient le sésame d'une quête des origines où progressivement le désir, et peut-être l'amour, vont sceller un pacte entre Marina et le narrateur. Le présent leur apporte alors les réponses que le passé leur refuse. Une nouvelle page s'ouvre.

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31 juillet 2011

Lectures de vacances (1)


Michael CONNELLY
Los Angeles River


Michael Connelly aime bien croiser les personnages de ses romans, ou au moins ceux qui lui ont apporté succès et reconnaissance, et il ne s'en prive pas avec ce quatorzième roman écrit en l'espace de onze ans. Son héros récurrent, l'inspecteur Harry Bosch, passé depuis peu au privé, fait bien sûr partie du lot, mais également, indirectement, Terry McCaleb, ex-agent du FBI (cf. Créance de Sang et L'Oiseau des Ténèbres), ainsi que le plus réussi de tous les criminels sortis de son imagination, un certain Backus, inventé en 1997 (cf. Le Poète).
Harry Bosch apprend par la presse le décès de son collègue et ami Terry McCaleb qui n'a pas survécu à un arrêt cardiaque subi lors d'une sortie en mer. La découverte par sa femme des médicaments trafiqués de son défunt mari (traitement post transplantation cardiaque oblige) pousse la veuve à contacter Harry Bosch et à lui faire part de ses interrogations. Le détective Harry (puisque c'est maintenant comme ça qu'il faut l'appeler) se rend vite compte, en fouillant les affaires de McCaleb, que bien qu'à la retraite forcée, celui-ci n'en continuait pas moins à travailler sur des affaires non résolues, en cachette de tout le monde, y compris de sa femme, et notamment sur des disparition multiples survenues autour de Las Vegas. Il n'en faut pas plus à Harry pour se lancer sur la piste, d'autant que de nouveaux indices, particulièrement troublants, viennent conforter ses soupçons : la mort de McCaleb n'a rien d'accidentel.
Dans le même temps, le FBI reçoit un étrange colis : il s'agit d'un GPS, matériel utilisé par les pêcheurs locaux pour localiser, puis enregistrer, leurs meilleurs coins, mais celui-ci indique un endroit perdu au milieu du désert, du coté de Las Vegas... Et surtout, il est adressé nommément à Rachel Walling, l'agent(e) du FBI qui, quelques années auparavant, avait mis fin à la carrière du "Poète". Or, il semble bien que cet envoi provienne bien de ce criminel hors pair dont on n'a jamais retrouvé le cadavre...
Connelly se fait plaisir en associant les personnages les plus forts de ses précédents ouvrages, et il nous offre là la démonstration magistrale de son talent en matière de construction d'une intrigue policière. Tout y est : le suspense, les rebondissements, le rythme soutenu, le sale caractère d'Harry Bosch ; un vrai régal. Et même si l'auteur a choisi, pour cette fois, de seulement nous divertir par cette enquête rondement menée - il abandonne (pour une temps ?) sa description des tares et dérives de la vie états-unisienne -, il serait dommage de bouder son plaisir devant la prouesse. Vous avez des soucis... Voilà de quoi les oublier !..




Michael CONNELLY
L'Envol des Anges


L'Envol des Anges (ou Angels Flight), c'est le funiculaire qui mène les touristes jusqu'au sommet de Bunker Hill au centre de Los Angeles, et c'est justement là, dans une des cabines que sont retrouvés, au petit matin deux cadavres radicalement abattus, dont celui d'Howard Elias, célèbre avocat noir, et ardent défenseur des droits civiques.
Bien qu'éloigné de sa juridiction, le chef adjoint Irving décide de déléguer sur place l'inspecteur Harry Bosch, et ce pour la simple et bonne raison qu'il est un des seuls à n'avoir jamais eu affaire avec la victime qui s'était fait une spécialité de poursuivre en justice la flicaille violente, raciste et corrompue.
Harry Bosch marche sur des œufs, d'autant que devait s'ouvrir deux jours plus tard le procès de l'affaire "Black Warrior" où Howard Helias allait défendre les intérêts d'un employé noir, tabassé par les flics, et accusé à la va-vite, à coups de fausses preuves, du meurtre d'une fillette de douze ans. La ville gronde après l'annonce de l'assassinat de l'avocat, et dans le quartier noir de South Central, l'émeute menace. Pratiquement chaque collègue de chaque commissariat d'Hollywood est un suspect en puissance tant sont nombreux ceux qui auraient voulu, au sein de la police, voir disparaître ce ténor du barreau si dérangeant.
On pense bien sûr à l'affaire Rodney King qui enflamma les États-Unis en 1992, et Michael Connelly y a sûrement puisé la matière à sa première inspiration. Comme souvent dans ses romans, la réalité des faits lui sert de base à la construction de ses intrigues. Il nous dépeint cette fois en détail l'état de la police de Los Angeles qu'il connaît si bien, les débordements violents et racistes de ses membres envers la communauté noire ; une manière de "fracture sociale" à l'américaine.
Inspecteur toujours plus attachant, qu'on retrouve ici en plein déboires sentimentaux et au bord du divorce (Eleanor Wish est devenue sa femme depuis leur rencontre dans Les Égouts de Los Angeles - le livre... pas les tuyaux), Harry Bosch sauvera l'image du LAPD à la force de son intégrité, mais y "gagnera" aussi un peu plus de désillusion quant à ses semblables (si tant est que ce soit possible). Le constat sur l'état des forces de l'ordre américaines est sévère mais juste et réaliste. Un épisode particulièrement sombre dans la vie de l'inspecteur Harry.
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15 mai 2011

lecture du we


Roi de France de 1560 à 1574, Charles IX n'aurait sans doute pas laissé un grand souvenir s'il n'avait ordonné, en août 1572, le tristement célèbre massacre de la Saint-Barthélemy - un carnage qui horrifia l'Europe, à l'exception du pape et des Espagnols, prompts à y voir la bienheureuse volonté de Dieu. Charles IX n'avait alors que 22 ans. C'est sa mère, la redoutable Catherine de Médicis, utilisant tout au long de sa vie sa nombreuse progéniture pour assouvir sa soif de pouvoir, qui fut à l'origine de cette décision. Le jeune Charles n'avait ni la cruauté, ni la détermination, ni la force morale d'assumer un crime aussi horrible. Accablé par le poids de sa faute, il sombrera dans une folie qui le conduira en quelques mois à la maladie et à la mort. Jean Teulé raconte cette terrifiante descente aux enfers dans Charly 9, son treizième roman, au titre délibérément irrévérencieux, comme pour faire écho au titre pathétique et sanguinaire de ce piètre souverain.

23 avril 2011

Bouquin du we




Vivre encore un peu
Christophe Donner

Brillants, vachards, saignants : ainsi sont, depuis trente ans, les livres de Christophe Donner, exercices toujours plus ou moins directement autobiographiques, linge sale lavé non pas en famille mais en public, et dont ont largement fait les frais ses parents, et d'autres parmi ses proches - règlements de comptes sans fioritures, sans ménagement. La méthode est une fois de plus la même - directe, mordante, cruellement drôle -, mais elle met au jour une tendresse inattendue, dans ce roman au centre duquel se tient le centenaire Elias Chamoun, beau-père du narrateur, un dénommé Christophe, qui raconte une ultime visite rendue au vieil homme, au Liban, où il vit. Alors qu'il devrait être mort. Du moins est-ce là ce qu'à son âge on attend de lui : qu'il s'éteigne, qu'il déclare forfait, qu'enfin il s'en aille. Seulement, voilà, à 104 ans, Elias ne l'entend pas ainsi : il s'accroche, il s'obstine, alors même que son corps le lâche, qu'il n'a plus toute sa tête, que les siens sont plus que las de son entêtement à ne pas mourir. « Moi aussi, je l'aimais beaucoup, mais ça n'est plus ça. Il aurait plutôt tendance à m'exaspérer à présent. C'est son âge que je déteste, ce record absurde qui fait l'admiration de tous et qui le conduit à cette ruine désolante que la mort ne veut pas soulager », note Christophe, que ces quelques jours passés à Beyrouth immergent dans l'histoire intime d'Elias, de sa femme, l'hostile Farah, de leurs enfants. Dans l'histoire déchirée du Liban. Dans sa propre histoire familiale, non moins problématique. Autour de l'increvable Elias, l'écheveau des émotions et des sentiments que tisse Donner est formidablement complexe, réaliste et cruel - cette âpre lucidité est, une fois encore, la grande force de l'écrivain.

13 mars 2011

Bouquin


Après Un garçon parfait (prix Médicis étranger 2008), puis Leçons particulières, Une autre époque clôt la trilogie de l'écrivain suisse germanophone Alain Claude Sulzer sur les thèmes des passions interdites, des secrets et des silences ambigus. Le narrateur, un adolescent, s'attarde un jour sur l'unique photo de son père, Emil, qui se suicida quelques semaines après sa naissance, en 1954. Lui prend soudain l'envie d'en savoir plus sur cet homme, sur la montre qu'il porte au poignet, sur le photographe qui prit le cliché. Une rapide enquête lui révèle que ce dernier vit encore, à Paris. Il décide alors de fuguer, de quitter la Suisse pour partir sur les traces d'un passé dont il ignore presque tout. Dès les premières heures dans la capitale française, ce garçon un peu timide se sent com me libéré, indépendant, pris de vertige. L'écriture élégante d'Alain Claude Sulzer épouse parfaitement le rythme d'une quête elliptique. Refusant le commentaire, l'écrivain s'attarde sur des gestes, des attitudes, des sensations. Il change de point de vue, quittant la voix du fils pour raconter, à la troisième personne, l'existence d'Emil et son trouble récurrent devant les corps des jeunes hommes. Il décrit la rencontre d'Emil et de Veronika, fondée sur un malentendu - elle est amoureuse, il est soulagé de se marier pour entrer dans « une vie normale ». Puis, conservant un ton feutré, l'auteur suggère le désir interdit d'Emil, les amours clandestines, les mensonges. Le roman en devient oppressant, comme sont oppressés les narrateurs, père et fils, dévastés par l'épaisseur des silences autour d'eux. Alain Claude Sulzer parvient, dans chacun de ses livres, à recréer une époque, une histoire sociale derrière la fiction sentimentale. Un garçon parfait se déroulait en 1933 dans un palace suisse dont les clients fuyaient l'Allemagne nazie. Leçons particulières évoquait le temps du rideau de fer. Ce troisième roman brosse un tableau glaçant des années 1950, dans une Europe qui traite les homosexuels comme des malades pervers qu'il faut soigner dans les hôpitaux psychiatriques. Traversé par la mélancolie, ce texte contrôlé et remarquablement déroutant refuse aussi bien le sentimentalisme que le militantisme.

07 février 2011

Bouquin du we


L’Europe a connu d’incroyables bouleversements depuis la fin de la dernière Guerre. C’est ce que montre l’académicien Dominique Fernandez dans son nouveau roman qui raconte l’Italie et Pise au début des années 50. Un livre nostalgique, au charme fou, où le drame s’efface devant le bonheur.

Pise 1951, de Dominique Fernandez est publié aux éditions Grasset (332 p., 20e)

29 janvier 2011

Bouquin du we








Inigo ou l'éternité retrouvée


Il est cocasse de voir l'« Inigo » de François Sureau figurer à la vitrine du libraire entre les ouvrages de Mme Nothomb et de M. Houellebecq. Naguère, François Sureau, ancien énarque, ancien maître des requêtes au Conseil d'État, confiait au « Magazine littéraire » que notre temps souffrait d'un cruel déficit de spiritualité.

« Inigo » est une tentative pour remédier à cette carence. Car ce personnage (« Eneko » dans son Pays basque natal où il continue de susciter une fervente vénération) n'est autre qu'Ignace de Loyola, canonisé en 1622 et fondateur, comme chacun sait, de la Compagnie de Jésus.

À vrai dire, dans ce « portrait », ce n'est pas cet aspect de la vie du saint qui intéresse l'écrivain. En une sorte de postface intime, il nous confie qu'il n'aime pas spécialement les Jésuites, ni les ordres religieux, ni l'Église, les Églises, avec leurs rites et leurs pompes. Son portrait n'entend pas rivaliser avec la fresque de Rubens, à Gênes, ostentatoire et, pour l'auteur, rebutante. Lui, grave au burin une image aussi sobre que puissante.

François Sureau s'attache à un genre d'énigme dont il sait bien qu'il n'épuisera pas le mystère : la conversion. Comment un gentilhomme, un courtisan, nourri des romans de chevalerie, affamé de gloire, amoureux de tous les plaisirs (surtout ceux de la chair), un guerrier valeureux, épris de chevauchées, de coups d'épée, autant que de discussions, comment ce petit soldat noir de peau et de poil, mettant son orgueil et sa colère au seul service de son roi, promis à une belle carrière militaire, va-t-il, progressivement (la conversion d'Ignace n'est pas celle de Claudel, foudroyé derrière son pilier), se déprendre de tout ce qui n'est pas la liberté véritable et unique, profonde, inexprimable, celle de l'abandon absolu à la puissance de l'Amour ?

Un signe

Le boulet qui brise la jambe d'Inigo à la bataille de Pampelune (1521) n'est rien de plus qu'un signe, l'amorce d'un long et douloureux cheminement où alterneront, chez le pèlerin, les illuminations et les certitudes, les visions, les pleurs de joie et les moments de doute, de désespoir, la lassitude qui fait désirer la mort, l'indifférence et la sécheresse d'âme, l'« acédie » des mystiques.

Sureau s'appuie évidemment sur les écrits d'Ignace, essentiellement les « Exercices spirituels » auxquels il trouve une qualité littéraire, souvent niée ou négligée. Mais il est romancier. Sa description de la bataille de Pampelune - sauvagerie et confusion - est prodigieuse. Le séjour d'Inigo à Montserrat, ses errances d'ermite mendiant, si proche du lecteur, saisissent par leur vérité. De même, les silhouettes du rugueux compagnon d'armes à qui, la veille du combat, il entreprend de faire de ses débauches un aveu complet, ou celle de Dom Chanon, un Français, qui le confesse dans les règles, au monastère catalan, ne s'oublient pas.

Pas d'hagiographie dévote

François Sureau (même si la lecture de « La Légende dorée » joua un rôle dans la conversion d'Inigo) n'écrit pas une vie de saint, une hagiographie dévote. Il montre que le renversement d'un destin peut s'effectuer dans une manière de continuité (« L'appel de Dieu n'a pas contredit cette nature, mais l'a poussée, en la purifiant, à son point d'aboutissement »). Et il insiste sur un aspect des convictions du soldat de Dieu : la Création est sans cesse à l'œuvre, la Genèse n'est pas au début mais à la fin. Il compare ce combat spirituel à celui de Rimbaud : « Chaque instant sur la terre, chaque parcelle de temps, était comme un fragment lumineux de l'éternité. »

« Son portrait n'entend pas rivaliser avec la fresque de Rubens, à Gênes, ostentatoire et, pour l'auteur, rebutante »

À LIRE

« Inigo », de François Sureau, éd. Gallimard, 153 p., 12,50€.

08 janvier 2011

Bouquin




On pense inévitablement à Kafka en lisant ce roman, mais il y a une telle distance entre le lecteur et les personnages, qu’il est très difficile de s’intéresser vraiment à leur histoire. On reste à l’écart, en spectateur incrédule, alors que dans les romans pré-cités, l’auteur réussissait à nous faire ressentir profondément l’amour, la douleur, les blessures, les aventures de ses personnages, à nous faire partager leurs histoires hors du commun. Et si, grâce au style rapide, on tourne chaque page pour lire la suivante, on se pose aussi la question « Mais où veut-il en venir ? » jusqu’à la dernière page, et même après avoir fermé le livre. En tout cas, je n’ai pas trouvé la réponse à cette question, mais comme il est écrit sur la bande de papier qui entoure le livre :” C’est en ne cherchant pas que tu trouveras”, alors, on ne perd pas espoir.

07 janvier 2011

Bouquin




La vie mentie- Michel del Castillo


Michel del Castillo, dont le premier livre, Tanguy, a paru voici cinquante ans, rappelle avec ce nouveau roman que, malgré ses 74 ans, l'heure n'est pas venue de franchir la sortie des artistes. Pourquoi cesse-t-on de croire à la caricature que l'on est devenu? Toute image, flatteuse ou pitoyable, n'est-elle pas grossière, fausse ou injuste, au point d'aggraver la confusion? C'est en faisant la lumière sur la mort de son grand-père espagnol, victime de la guerre civile, que le héros de La vie mentie rejettera les clichés qui, comme les slogans, les clivages et les images, détruisent la complexité et la vérité de l'être humain - jusqu'à lui ôter la vie.

01 novembre 2010

Bouquins


L'écrivain aborde la Seconde Guerre mondiale et une mystérieuse maison de convalescence.

Il y a assurément chez le capitaine Louyre, protagoniste essentiel du nouveau roman de Marc Dugain, L'insomnie des étoiles, un petit quelque chose du commissaire Adamsberg, le héros récurrent des polars de Fred Vargas : même nonchalance apparente, même désabusement, même singularité de comportement, même mélange d'intuition et de raisonnement, de sensibilité et de lucidité... Rien de très étonnant à cela quand on sait que les deux auteurs se connaissent depuis l'enfance et qu'ils se conseillent mutuellement au sujet de leurs écrits. C'est d'ailleurs sur le terrain policier de sa grande amie, qu'il considère comme sa soeur, que Marc Dugain s'aventure cette fois, tout en restant dans les travées de l'histoire contemporaine, son thème de prédilection - la Première Guerre mondiale dans La chambre des officiers, son premier roman paru en 1999, le FBI pour La malédiction d'Edgar en 2005, ou encore la Russie de Staline avec Une exécution ordinaire, en 2007.
L'écrivain s'intéresse aujourd'hui à la Seconde Guerre mondiale et charge son capitaine, haut gradé français dépourvu de tout esprit belliqueux, d'enquêter sur le passé de Maria Richter, 15 ans. Louyre et ses hommes l'ont découverte, décharnée, affamée, à l'automne 1945, dans une ferme abandonnée, au sud de l'Allemagne. Ils y ont également trouvé un corps calciné. Et Louyre apprendra dans la foulée qu'une maison de convalescence des environs a été vidée de ses occupants pendant la guerre... Voilà autant de "secrets palpitants pour un homme menacé d'ennui", confiera-t-il au maire de la ville où il a installé ses quartiers, comme convenu entre les Alliés. Aux petits soins pour l'adolescente, qui lui oppose d'abord un certain mutisme, le militaire veut en savoir plus sur cette étrange maison de convalescence et soumet son ancien directeur, le docteur Halfinger, à un interrogatoire serré. Ce face-à-face sans concession est d'ailleurs la partie la plus intéressante du roman, dont le reste pèche parfois par son côté décousu, qui aborde ainsi de front l'eugénisme et l'euthanasie pratiqués par les nazis pour se débarrasser des malades, des handicapés, et bien sûr des "fous". Et Louyre de commenter sobrement : "Il ne me reste qu'à me persuader de la réalité de ce que je découvre." Seule Maria pourra peut-être lui faire oublier pareille abomination...
Marc Fugain, le cavaleur: article du nouvel obs

30 septembre 2010

Bouquins



Lauréat du prix Goncourt en 2004 pour Le soleil des Scorta, traduit dans une trentaine de pays, Laurent Gaudé, 38 ans, écrit aussi de longue date pour le théâtre. Avec Ouragan, son sixième roman, l'auteur de La mort du roi Tsongor évoque le cyclone, jamais nommé dans le livre, qui s'abat sur La Nouvelle-Orléans. A l'annonce de cette catastrophe, les habitants s'éloignent de la ville menacée. D'autres restent et affrontent la fureur du ciel. C'est le cas de la vieille Josephine Linc. Steelson, "négresse" quasiment centenaire qui semble porter la mémoire du peuple noir américain sur ses épaules fatiguées mais fières. Il y a aussi Rose Peckerbye qui élève seule son petit garçon qu'elle peine à aimer. Keanu Burns, son ancien amoureux, échoué dans un motel du Texas, ressasse l'enfer des plates-formes pétrolières où il a travaillé, et se décide à rejoindre La Nouvelle-Orléans, malgré l'imminence du désastre, pour retrouver Rose. Il y a également Buckeley, le taulard, qui parvient à s'évader de sa prison avec d'autres détenus. Il y a enfin le très illuminé Révérend, qui espère prouver à quel point il peut servir son Dieu à l'occasion de ce cataclysme... On retrouve le Gaudé dramaturge, qui introduit dans la tragédie une réflexion humaniste inspirée. Extrait" "Moi, Josephine Linc. Steelson, négresse depuis presque cent ans, j'ai ouvert la fenêtre ce matin, à l'heure où les autres dorment encore, j'ai humé l'air et j'ai dit : "Ça sent la chienne." Dieu sait que j'en ai vu des petites et des vicieuses, mais celle-là, j'ai dit, elle dépasse toutes les autres, c'est une sacrée garce qui vient et les bayous vont bientôt se mettre à clapoter comme des flaques d'eau à l'approche du train. C'était bien avant qu'ils n'en parlent à la télévision, bien avant que les culs blancs ne s'agitent et ne nous disent à nous, vieilles négresses fatiguées, comment nous devions agir. Alors j'ai fait une vilaine moue avec ma bouche fripée de ne plus avoir embrassé personne depuis longtemps, j'ai regretté que Marley m'ait laissée veuve sans quoi je lui aurais dit de nous servir deux verres de liqueur - tout matin que nous soyons - pour profiter de nos derniers instants avant qu'elle ne soit sur nous. J'ai pensé à mes enfants morts avant moi et je me suis demandé, comme mille fois auparavant, pourquoi le Seigneur ne se lassait pas de me voir traîner ainsi ma carcasse d'un matin à l'autre. J'ai fermé les deux derniers boutons de ma robe et j'ai commencé ma journée, semblable à toutes les autres. Je suis descendue de ma chambre avec lenteur parce que mes foutues jambes sont aussi raides que du vieux bois, je suis sortie sur le perron et j'ai marché jusqu'à l'arrêt du bus. Moi, Josephine Linc. Steelson, négresse depuis presque cent ans, je prends le bus tous les matins et il faudrait une fièvre des marais, une de celles qui vous tordent le ventre et vous font suer jusque dans les plis des fesses, pour m'empêcher de le faire. "

Bouquins

Celui qui a partagé la vie du créateur durant 50 ans se confie et dévoile dans cet ouvrage une part de son intimité, surprenante démarche de la part de Pierre Bergé, qui s’est toujours montré, vis à vis des médias, très secret concernant sa vie privée.
Peut être le récent torchon de Dominique Lelièvre l’a t-il encouragé à publier ses lettres ? Qualifié par l’auteur de « psychoanalyse biographique », Saint Laurent mauvais garçon dresse surtout un bien sombre portrait du génie de la couture. La face la plus noire du couturier y est exposée, et ses névroses accentuées de telles façons qu’il est difficile de penser que le but principal n’a pas été de ternir l’image du couturier.
Commencé un soir de décembre, quelques mois après la disparition d’Yves Saint Laurent, Lettres à Yves se révèle être un véritable journal d’absence de celui qui partagea la vie d’Yves Saint Laurent, de ses débuts dans la mode à sa mort le 1er juin 2008.
Une certaine volonté de démentir ce qui a été dit, certes, mais surtout une confession poignante, « Le moment était venu de dire certaines choses. Yves est un personnage public et j’imaginais bien que beaucoup de mensonges seraient écrits et dits sur sa vie. Parler de nous était une manière de les réfuter. Je tenais à dire la vérité, ce que je fais. » (interview extraite du journal Le Monde, par Josyane Savigneau)

18 septembre 2010

Le Rêveur Illimité - In Memoriam J.G. BALLARD (1930-2009)

J.G. BALLARD (1930-2009)

« Je crois à mes obsessions personnelles, à la beauté de l’accident de voiture, à la paix de la forêt engloutie, à l’émoi des plages estivales désertes, à l’élégance des cimetières de voitures, au mystère des parkings à étages, à la poésie des hôtels abandonnées. »

« Le futur va être ennuyeux. La suburbanisation de la planète continuera, et la suburbanisation de l’âme suivra peu de temps après. »

Son nom demeure méconnu du grand public, peut-être même n'avez-vous jamais entendu parler de lui dans les médias, jusqu'à cette semaine et l'annonce de sa mort, ce dimanche 19 avril 2009. J.G. Ballard était cependant reconnu pour l'un des plus grands écrivains britanniques des quarante dernières années. Et son nom est lié au cinéma, entre autres à l'un des plus beaux films de Steven Spielberg, EMPIRE DU SOLEIL, adapté de son roman basé sur sa propre enfance en Chine occupée par le Japon. Fer de lance de la nouvelle vague de la science-fiction littéraire, critique impitoyable de nos sociétés modernes, J.G. Ballard avait développé un univers littéraire unique, où les technologies, les sociétés et les bouleversements de l’environnement affectent de manière irrémédiable la fragile psychologie humaine. À tel point que son nom a inspiré un nouvel adjectif dans le très sérieux Dictionnaire Anglais Collins : « ballardien ». L’auteur méritait bien donc un petit hommage dans ces pages !

Je prie les lecteurs et Ségolène Royal de bien vouloir m'excuser d'avance de certaines approximations, ou oublis éventuels, dans la petite biographie qui va suivre - les notices consacrées à la vie et l'œuvre de Ballard sur Internet sont parfois imprécises… J'ai aussi pioché certaines des citations de l’écrivain dans le livre de Lorris Murail, LES MAÎTRES DE LA SCIENCE-FICTION, de la collection Les Compacts, parue chez Bordas.

James Graham Ballard est né le 15 novembre 1930 à Shanghai, où il passa toute son enfance, vivant dans la colonie anglaise du Settlement International, “l'un des endroits les plus extraordinaires, les plus bizarres de la planète” comme il le dira plus tard. Fils d’un chimiste de la Calico Printers Assocation, devenu PDG de la filiale chinoise d’une grande entreprise textile de Manchester, China Printing and Finishing Company, le jeune Ballard n'a donc alors jamais connu sa mère patrie, l'Angleterre. Son roman EMPIRE DU SOLEIL (commencé 1980 et publié en 1984) est largement autobiographique. Le jeune “garçon anglais difficile” a bien connu les conditions terribles de la 2e Guerre

Mondiale après l'invasion du Settlement par les troupes Japonaises, juste après l'attaque de Pearl Harbour, en décembre 1941. Comme des milliers de concitoyens britanniques des colonies, Ballard fut interné en 1942 (ou 1943 ?) dans un camp de prisonniers près de Shanghai, à Lunghua. Cependant, il n’a pas été séparé de ses parents, comme le jeune héros du roman. Sur cette dure époque, le romancier a une vision pour le moins nuancée, entre l'innocence de l'enfance et la découverte d'une violence sans nom :

« J’ai des souvenirs… je ne dirais pas heureux… mais pas déplaisants du camp (…) Je me souviens beaucoup des brutalités et des violences qui avaient lieu - mais dans le même temps nous les enfants, nous jouions à mille et un jeux tout le temps ! »

Notons que c'est à onze ans que le jeune Ballard écrit son tout premier livre, demeuré inédit. Il avait pour sujet le contrat au bridge, un sujet qu'évoque l'interprète de Jim, le tout jeune Christian Bale, dans le film de Spielberg !

Après la fin de la guerre, il part pour l’Angleterre en 1946, et est vite choqué par la vie britannique qui lui paraît détachée des réalités, ce qui n‘a rien d‘étonnant, compte tenu du caractère du futur écrivain, tout juste sorti de dures années de détention. Il étudie à la Leys School de Cambridge, mais ne s’intègre pas aux autres étudiants. Ces années d'après-guerre sont difficiles pour le jeune Ballard, qui étudie par la suite la médecine au King’s College de Cambridge, mais qu'il ne pratiquera jamais. En 1951, toujours au King’s College, J.G. Ballard écrit pour un concours THE VIOLENT NOON, une histoire criminelle pastichant Hemingway et publiée dans le journal du campus.

Par la suite, Ballard étudie la Littérature Anglaise durant une année à l’Université de Londres, sans succès. Il y découvre la psychanalyse et le surréalisme qui le fascineront toute sa vie. Notamment les peintures de Dali, Magritte, Chirico, Ernst ou Delvaux, qui influenceront ses futures œuvres cataclysmiques regorgeant de vastes paysages désertiques et hostiles. En attendant, Ballard fait des petits boulots, comme rédacteur dans une agence de publicité et démarcheur en encyclopédies. Sur un coup de tête, il rejoint la RAF au Canada. À cette époque, il écrit sa première nouvelle de science-fiction, PASSEPORT POUR L’ÉTERNITÉ. En 1955, J.G. Ballard épouse Helen Mary Matthews, dont il aura trois enfants - dont une fille, Bea Ballard, productrice exécutive à la Télévision britannique.

Vers 1956, J.G. Ballard se met à écrire sérieusement et est publié pour la première fois par le magazine New Worlds : c'est la nouvelle PRIMA BELLADONNA. Jeune père, il gagne difficilement sa vie en travaillant dans une bibliothèque jusqu’à devenir rédacteur en chef d’une revue scientifique, Chemistry and Industry, en 1957. La famille s’agrandit, il part vivre à Shepperton dans la banlieue de Londres. Pendant ses 2 semaines de congés annuels, il écrit son premier roman et obtient un contrat avec Berkley Books.

Dans les années qui vont suivre, Ballard écrit plusieurs livres de science-fiction post-apocalyptique, où des catastrophes naturelles ravagent la planète entière : LE VENT DE NULLE PART, SÉCHERESSE, LE MONDE ENGLOUTI, et LA FORÊT DE CRISTAL, ainsi que beaucoup de nouvelles, les plus réussies étant rassemblées dans les recueils CAUCHEMAR A QUATRE DIMENSIONS, LA PLAGE ULTIME et VERMILION SANDS. Ces romans sont tout de suite très remarqués et appréciés des spécialistes, et sont désormais reconnus comme des œuvres majeures. Inondations, détraquement de la végétation, désertification… sont autant de thèmes qui gardent toute leur acuité prophétique quarante ans après la publication des livres. Son activité et son talent font de lui l’un des auteurs phares de la nouvelle science-fiction britannique, aux côtés de Brian Aldiss (LE MONDE VERT, le cycle HELLICONIA, et dont la nouvelle DES SUPERJOUETS POUR L'ÉTÉ est devenue au cinéma A.I. INTELLIGENCE ARTIFICIELLE, autre œuvre mal connue de Steven Spielberg !), John Brunner (TOUS A ZANZIBAR, LE TROUPEAU AVEUGLE) et Christopher Priest (LE MONDE INVERTI, LE PRESTIGE).

Une tragédie personnelle touche J.G. Ballard au plus près en 1964, quand Helen décède d’une pneumonie. C’est vers cette même époque qu’il devient écrivain professionnel. Il s’intéresse aux techniques d’écriture expérimentale de William S. Burroughs (LE FESTIN NU), et collabore activement au magazine New Worlds de son collègue Michael Moorcock. Le style de Ballard évolue, passant de récits plus « classiques » de Fin du Monde à l’exploration de nouvelles angoisses, la description d’une société occidentale de plus en plus ravagée à chaque roman. Il écrit ainsi LA FOIRE AUX ATROCITÉS, étonnant livre-puzzle sans début ni fin, où le héros déboussolé change de nom à chaque chapitre. La culture médiatique de l’époque y est omniprésente, et sérieusement égratignée, avec des titres aussi évocateurs que « You : Coma : Marilyn Monroe », « Plan for the Assassination of Jacqueline Kennedy », « Love and Napalm : Export USA » et « Why I Want to Fuck Ronald Reagan », entre autres ! Ce dernier chapitre, véritable pamphlet visionnaire, alertait le lecteur sur les futures dérives médiatiques de nos chefs d’État, plus habiles à manipuler l’émotion des masses via les médias qu’à faire appel à leur raison et leur intelligence :

« Surtout, cela me frappa que Reagan fut le premier politicien à exploiter le fait que son public télévisuel n’écouterait pas trop attentivement, voire pas du tout, ce qu’il disait, et pourrait même très bien assumer d’après son attitude, et sa présentation, qu’il disait l’exact contraire des mots sortant de sa bouche. »



15 septembre 2010

Cicatrice

...


C'était moi qui lui faisait l'amour, sur le siège arrière de sa petite voiture, entouré par la géométrie bizarre des commandes pour invalide. Comme j'explorait son corps, cherchant à tâton ma voie parmi les attelles et les courroies de ses sous-vêtements, les galbes peu familiers de ses hanches et de ses jambes me menant vers d'uniques culs-de-sac, déclinaisons étranges de la peau et de la musculature. Chacune de ses difformités devenait une puissante métaphore pour l'excitation de nouvelles violences. Son corps, avec ses contours angulaires, ses jonctions inattendues de membrane muqueuse et de ligne de poils pubiens, muscle détrousseur et tissu érectile, était une anthologie mûrissante de possibilités perverses.

Jg. Ballard.



Crash


Je pense maintenant aux autres accidents que nous nous décrivions, aux morts absurdes des blessés, des mutilés et des traumatisés. Je pense aux accidents de psychopathes, accidents peu plausibles, accomplis dans le dégoût de soi et le ressentiment; méchantes collisions multiples mises au point dans des voitures volées, sur l'autoroute du soir, entre employés de bureau fatigués. Je pense aux accidents insensés de ménagères neurasthéniques rentrant de l'institut


prophylactique et se jetant sur des voitures garées dans des rues de banlieue. Je pense aux accidents de schizophrènes excités heurtant de front des camionnettes de blanchisserie venant juste de caler dans une rue à sens unique,


à ceux de maniaques dépressifs broyés lors d'inutiles demi-tours sur les bretelles d'accès aux autoroutes, à ceux de paranoïaques malchanceux percutant un mur de brique au bout d'une impasse signalée, à ceux de bonnes d'enfants sadiques décapitées dans leurs voitures retournées sur de complexes échangeurs, à ceux de gérantes de supermarché lesbiennes brûlées vives dans la carcasse défoncée de leurs mini-voitures sous le regard stoïque de pompiers d'âge mûr, à ceux d'enfants autistes écrasés lors de collisions par l'arrière (leur regard moins meurtri dans la mort), à ceux de débiles mentaux prisonniers de leur autocar et coulant dans un canal le long d'une route, au coeur d'une zone industrielle. »

Jg Ballard.

30 août 2010

Grandeur


Juste quelques mots. Juste quelques mots d'une grande femme. Juste quelques mots pour que ceux qui lisent encore, ceux qui aiment tourner les pages, se surprendre à naviguer secrètement, des heures et des heures de nos heures. Mais des années quelques fois d'êtres, de magiques ectoplasmes d'encre et de papier, tout droit sortis de l'imagination et de la plume d'êtres solitaires. Forcément solitaires.
Jusque quelques mots, donc pour que beaucoup prennent à nouveau le


temps de lire ou de relire les mémoires d'Hadrien.
Alors de ces deux imaginations: la mienne, la tienne, lecteur- rêveur, la sienne, l'inconnue de Petite-plaisance, ces ectoplasmes reprendront vie au fil des pages tournées dans ce monde et portés par la musique des mots, nous voyagerons invisibles à leurs cotés, sur les routes de Rome, dans l'obscurité des palais, dans l'odeur âcre des batailles.


«Qu'est la volupté elle même, sinon un moment d'attention passionnée au corps ?»
[ Marguerite Yourcenar ] - Extrait de Mémoires d’Hadrien

«Le véritable lieu de naissance est celui où l'on a porté pour la première fois un coup d’oeil intelligent sur soi-même : mes premières patries ont été les livres.»
[ Marguerite Yourcenar ] - Extrait de Mémoires d’Hadrien

11 août 2010

Bouquin


Un récit puzzle pour raconter l'exécution par la Résistance du SS Reinhard Heydrich, le planificateur de la solution finale...
Pour l'auteur, le problème reste entier : comment évoquer un des pires salauds de l'histoire sans, d'une manière ou une autre, lui servir la soupe ? Cette question, moralement incontournable, Laurent Binet se la pose tout au long des 400 pages de son (remarquable) premier roman. C'est tout à son honneur...
Laurent Binet procède par allers-retours dans le temps et l'espace, entre réflexions personnelles et documents historiques, composant peu à peu un puzzle d'où émergent une image de plus en plus nette de ce qui s'est joué ce jour-là, et quelques visages...
Deux mois après sa liquidation, en juillet 1942, rappelle Binet, débuta «le programme d'extermination de tous les juifs de Pologne, avec l'ouverture de Belzec, Sobibor et Treblinka». Son nom de code ? «Aktion Reinhard». Oui, la mort était bien le métier de ce monstre. Elle fut son salaire.



08 août 2010

Bouquin


Après La maison du bout du monde et De chair et de sang, Michael Cunningham persiste et signe Les heures, un excellent roman qui se trouve dans la veine des deux précédents tout en osant une construction narrative plutôt surprenante. Trois femmes, trois époques: l'écrivain bâtit son récit sur quelques heures de la vie de ces héroïnes dont l'une a vécu - Virginia Woolf -, dont une autre porte le nom d'un personnage illustre - Mrs. Dalloway -, et dont la troisième - Mrs. Brown - est complètement anonyme. Quel lien les unit? Nous le découvrirons, en ce qui concerne les faits, dans les dernières pages. Mais une chose est certaine, la littérature représente pour elles leur seule destinée. Virginia Woolf donnerait sa chemise pour un paragraphe bien tourné; Clarissa, surnommée par son meilleur ami Mrs. Dalloway, en est venue à s'identifier à cette figure romanesque. Quant à Mrs. Brown, elle ne vit que pour la lecture. N'ira-t-elle pas jusqu'à louer une chambre d'hôtel le temps de terminer le livre dans lequel elle est plongée et qui s'intitule bien sûr... Mrs. Dalloway? Ces instants fugaces durant lesquels Michael Cunningham surprend ces trois femmes sont décisifs pour elles: Virginia Woolf, au bord de la folie, est engloutie dans l'écriture de ce fameux Mrs. Dalloway et la faille qui s'est creusée dans son esprit ne sera plus jamais comblée. Clarissa vient de perdre son meilleur ami. Quant à Mrs. Brown, c'est durant cette échappée à l'hôtel qu'elle comprend qu'elle ne pourra pas supporter l'existence qu'elle mène. Partir ou mourir, c'est désormais le choix qui s'impose à elle.
Michael Cunningham signe une histoire d'une profonde originalité, couronnée par un jury, celui du prix Pulitzer, qui manque rarement de flair.